Economie et Céramique dans le Sud de la Gaule IVe-VIIe

Publié le par Circa Mediterranea

Marqueur archéologique quasi indestructible, le mobilier céramique est riche d'informations, sur la céramique elle-même bien sûr, sa fabrication et son utilisation, mais aussi sur le contexte dans lequel elle prend place.
Dans les lignes qui suivent nous verrons ce que ce type de mobilier, et plus particulièrement les amphores et la vaisselle importée, peut apporter à la connaissance des échanges et de la consommation en Gaule du Sud durant l'Antiquité Tardive.
Toutefois, ce tableau sera forcément incomplet, car tout le commerce ne se faisait pas en amphore, loin s'en faut. Aussi le vin, et les salaisons de poissons, ont été souvent transportés en tonneaux (épave de St-Gervais, Fos-sur-Mer, VIIe s.), contenant encore mal connu archéologiquement. Et de fait le volume des denrées ainsi transportées, dont le vin de Narbonnaise dès le IVe s. , reste une inconnue.
Tout aussi mal connu archéologiquement est le commerce du blé, pourtant une préoccupation majeure des sociétés antiques.
Concernant les différentes régions représentées par les amphores découvertes dans le Midi de la Gaule, les travaux récents ont apporté de nouvelles données quant à leurs zones de production.
Ainsi en ce qui concerne les amphores italiennes, alors que l'on avait longtemps cru à leur disparition passé le milieu du IVe siècle, la fin des années 1990 vit l'attribution à la péninsule de deux types connus de longue date mais d'origine inconnues. Les amphores Ostia IV ou Agora M254, abondantes au IVe s. et considérées un temps comme tripolitaines, s'avèrent être fabriquées en Sicile. De même, les Keay 52, fréquentes à Marseille au Ve s., sont des productions du Bruttium, et non de Méditerranée Orientale.
Les amphores africaines, longtemps considérées comme un tout, semblent à présent être issues d'une multitude d'ateliers, présents dans le Sahel Tunisien, en Byzacène méridionale (ces derniers produisant les amphores Keay 8B, surtout diffusées à l'époque vandale) et en Zeugitane.
Mais si les centres de production d'amphores et la chronotypologie de celles-ci se sont affinées ces 20 dernières années, on reste encore dans le vague quant au contenu des amphores.
Les productions d'Italie du Sud et de Méditerranée orientale étaient vraisemblablement destinées à contenir du vin (on rappellera la longue carrière des vins orientaux, de Sidoine Appolinaire à Venance Fortunat). Les amphores africaines, en majorité poissées, n'ont pu comme on l'a pensé, contenir de l'huile, ce liquide n'ayant guère pu être transporté que dans des Keay 59, 8B et 35A.

Les nouvelles données obtenues quant aux lieux de production des amphores et (dans une moindre mesure) leur contenu permettent une vision renouvelée de la vie économique dans le Midi de la Gaule.
 Le IVe s. voit la domination des amphores africaines (Keay 25), contenant vraisemblablement du vin (70 % des amphores sur le site de Lunel-Vieil, Hérault). Ces productions alimentent les deux Narbonnaises mais aussi Lyon et Bordeaux.
Les importations ibériques connaissent aussi un fort accroissement (huile de Bétique, salaisons de poissons de Bétique ou de Lusitanie : Dressel 20 et 23, Almagro 50), allant jusqu'à supplanter les productions africaines dans les villes proches d'Espagne.
Le vin italien est représenté par les amphores siciliennes Ostia I456 et l'oriental par les des importations de Crète et d'Asie Mineure.
 Le Ve s. voit la disparition de l'hégémonie africaine au profit des conteneurs hispaniques, mais surtout en raison de l'augmentation des importations  de Méditerranée Orientale, surtout des amphores vinaires de Cilicie (LRA 1), d'Asie Mineure (LRA 3) et de Gaza (LRA 4). Si des calculs intégrant la capacité des amphores donnent un équilibre entre produits orientaux et africains, la nature du contenu de ces derniers diffère, car plus diversifié : garum (Keay 35B), huile (Keay 35A), olives (Keay 25).
 Pour le VIe s., les données chiffrées sont plus réduites, puisque ne concernant que Marseille. On y remarque une recrudescence des exportations africaines sous la forme de nouveaux conteneurs (Keay 55 et 62), à égalité avec les produits orientaux et ce jusqu'au début du VIIe s.
Il est convenu que ces conteneurs devaient contenir du garum ou du vin, plutôt que de l'huile.
Du vin aussi dans les amphores orientales, dont l'approvisionnement se diversifie (Grèce Continentale et région syro-palestinienne).
Concernant le reste de la Gaule Méridionale, Bordeaux présente un visage différent, les amphores orientales y étant majoritaires, révélant peut être l'existence de contacts directs avec le monde byzantin, par le détroit de Gibraltar.
 La situation du VIIe siècle est mieux connue , de par l'accroissement de la documentation archéologique, confirmant la nette suprématie d'arrivages africains à la fin du VIIe s.
Pour la période 640-660 la situation semble plus nuancée avec encore une forte présence d'amphores orientales, majoritairement issues de régions conquises dès 640 par les Arabes : Cilicie (LRA 1), Syrie-Palestine (LRA 5/6), Gaza (LRA 4) et Egypte (LRA 7).
Même situation pour les productions du Sahel après 675 et pour autres après les années 690, cette situation persistant vraisemblablement jusqu'au début du VIIIe s.
Même s'il ne représente qu'une partie des échanges durant l'Antiquité Tardive, le commerce des amphores reste un phénomène fort en Gaule du Sud jusqu'à la fin du VIIe voire au début du VIIIe s. surtout en zone littorale, autant dans les zones urbaines que rurales.
Dans la continuité de la situation du Haut Empire, les échanges concernent le vin, sans doute en majorité venant d'Afrique au IVe s. et de Méditerranée Orientale au Ve siècle, parallèlement à un flux italien constant mais discret. La situation paraît rester stable jusqu'au début du VIIIe s.

Si l'étude du mobilier amphorique de Gaule du Sud a permis d'établir un certain nombre de données, la présence de vaisselle importée jusqu'à une date tardive, a contrario de la situation de la Gaule du Nord, permet de préciser voire de nuancer le tableau des échanges.
A l'orée de la période qui nous intéresse, la forte quantité de vaisselles importées dans le Midi n'a rien d'un fait nouveau, puisque manifeste dès le début du IIe siècle, principalement par le biais de la céramique culinaire africaine déjà bien représentée.
Pour l'Antiquité Tardive, il est peu probable que les sigillées africaines aient été commercialisées avec les amphores, puisque les courbes inversées des importations africaines en Languedoc Oriental et en Méditerranée Orientale vont à l'encontre de cette hypothèses simpliste. Peut être, comme on supposé pour l'Orient, la sigillée africaine a t'elle voyagé avec les convois de blé à destination du sud de la Gaule, ce qui sous entendrai un rôle-clef des ports dotés d'entrepôts dans la diffusion de cette vaisselle.
De même, les céramiques fines de Méditerranée Orientale (Mer Egée, Levant, Constantinople), rares au Ve s. alors que les amphores orientales sont bien représentées aux VIe-VIIe s. quand la présence de ces dernières est plus faibles, ont-elles pu accompagner d'autres denrées, plus luxueuses mais aussi périssables : épices, étoffes, esclaves (Marseille possédant alors un marché aux esclaves), papyrus, etc…
A côté de ces importations méditerranéennes, on a remarqué, de manière discrète jusqu'à la fin du VIe s, avec plus d'évidence passé cette date, la présence de vaisselles de Gaule du Nord (métallescente, sigillée d'Argonne et commune du Val de Saône).
La Gaule du Sud n'échappe pas au développement considérable des importations de sigillée africaine en Méditerranée au Ve s. Elle domine tout le contexte de la fin du IVe s. et du début du Ve à Arles, en Languedoc Oriental, elle atteint 32 % des vaisselles fines du Ve s; Elle est à égalité avec les D.S.P à Narbonne et Marseille, alors que les amphores africaines reculent face aux importations d'Espagne et d'Orient.
Cette quasi- hégémonie tend à disparaître au milieu du Ve siècle, ne représentant plus que 6 % à 16 % selon les contextes, et ce jusqu'à la fin du siècle. Ce déclin se fait au profit de la D.S.P, phénomène du milieu et de la seconde moitié du Ve s. en Provence et Languedoc.
Au VIe siècle, la diffusion des sigillées africaines se restreint aux grandes villes et aux sites littoraux, mais sur ces sites sa proportion est en hausse, tout comme sur les sites de hauteurs.
Si l'introduction sur le marché gaulois des vaisselles africaines et orientales peut être justifiée par leur qualité et leur attrait esthétique, on est en droit de rechercher les raisons motivant l'importation de céramiques adaptées à des usages culinaires étrangers. On se rappellera ici la carrière de Vinidarius, cuisinier de Théodoric le Grand, et d'origine byzantine. Peut être faut-il chercher le succès de ces productions dans un désir de reproduire les mœurs alimentaires de l'élite.
Ceci pourrait aussi correspondre au besoin de compléter les services utilitaires gaulois, de fonctionnalité réduite. Ainsi, les ollae et marmites gauloises de petites dimensions sont- elles complétées par les grands vases à paroi mince d'Afrique et d'Orient. Mais ce vaisselier étranger comprend aussi de larges récipients culinaires rustiques qui contrairement aux productions gauloises, offraient diverses opportunités de cuissons, puisque supportant peut-être une exposition directe au feu (on en vient à souhaiter la mise en place de processus expérimentaux qui permettraient de vérifier ces hypothèses).


Connue dans les années 1970, la Céramique commune du Val de Saône à fait l'objet de travaux poussés ces deux dernières années, ayant permis de localiser des centres de productions à Semez et dans la forêt de la Ferté.
Naturellement très représentée dans le Lyonnais, en Franche-Comté, Bresse et Jura, la surprise est venue des régions méditerranéennes, où la bistre est attestée dans des contextes des VIe-VIIe siècles.
Ceci atteste et confirme une intense circulation de biens et de personnes dans le sillon Rhône- Saône, replaçant le Midi dans les courants commerciaux de la Gaule mérovingienne, et par là même suggère l'idée d'un métissage Nord-sud, déjà décelable, par exemple, dans la présence de mobilier métallique de type franc en Septimanie.

Les éléments dont nous disposons à présent autorisent des interrogations quant aux modes de diffusion et de transfert, tant des poteries que des habitudes alimentaires qu'elles dénotent.
Qu'échange t'on, dans quels termes et à quelle échelle ? Chaque production renvoit à une ambiance culturelle, à la fois très marquée mais laissant de la place pour de forts régionalismes. Toutefois, et en dépit de ce dernier point, on est loin de la fragmentation, de l'émiettement attendu suit à la disparition du régime impérial.
Les avancées effectuées dans le domaine de la céramologie montrent à quel point le Sud de la Gaule reste soumis aux mouvements de l'économie et de la situation politique du Monde Méditerranéen, toutes les observations faites en Gaule du Sud en la matière ayant des parallèles dans d'autres parties du Bassin Méditerranéen.
Et ceci vaut autant pour les villes littorales que pour celles reliées à la mer par les voies fluviales.
Plus intéressant encore, l'intégration à ce réseau, jusqu'au milieu du VIe voire au début du VIIIe siècle, de nombreux sites ruraux du Midi, villae de plaine et habitats de hauteurs.
Continuité dans les axes commerciaux, mais aussi dans les techniques, puisque autant les productions méridionales que les importations du Val de Saône restent fidèles à la tradition gallo-romaine dans leurs formes et dans les techniques de productions.
 
A nouveau, apparaît comme une évidence la continuité de la culture matérielle, et non une fragmentation ethnique de celle-ci. Si les nouveaux maîtres germains dominent, les cadres de vie ne sont pas bouleversés, du moins jusqu'à la fin de la période concernée.
Les changements se feront plus tard, à un moment encore flou du VIIe au du VIIIe siècle. Ceci vaut pour la céramologie comme pour les réseaux de peuplement, les formes de l'habitat et les techniques de construction.



Bibliographie.


BONIFAY Michel, RAYNAUD, Claude (dir.), Echanges et consommations, In : Gallia, 64, Antiquité Tardive, haut Moyen Âge et premiers temps chrétiens en Gaule Méridionale, 2e partie, p.93- 161, 2007.

FIXOT Michel, La Provence de Grégoire de Tours à l'An Mil, In : Février Paul-Albert (dir.) : Histoire de Provence, T.1, Ouest-France, 1989, p.443-491.

LEBECQ Stéphane, Les origines franques, VIe-IXe siècle, Editions du Seuil, Point Histoire, 1990, 322 p.

VALLET Françoise, De Clovis à Dagobert. Les Mérovingiens. Gallimard, Découvertes, 1995, 176 p.



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